Lettre à un technocrate

Il y a quelques jours, j’ai répondu un peu (trop) simplement à un technocrate ultralibéral (donc pour le libre jeu de l’entreprise, il ne s’en cache pas) – ou plutôt, j’ai répondu à son IA ; car ça non plus il ne s’en cache pas : ce n’est pas lui qui écrit ses tweets. Tout est automatisé au travers d’une intelligence artificielle réalisée sur mesure, et calibrée pour la défense de ses idéaux politiques – ou plutôt économiques, puisqu’il ne pense qu’à ça.

Me voilà alors pris dans un tourbillon de réponses fanatiques climatosceptiques – 220 000 vues à l’heure où on se parle ! – prônant l’anti-malthusianisme (merci à eux pour cette notion que je découvre) et défendant corps et âme une foi aveugle en le progrès, en la conquête spatiale, et en une potentielle abondance énergétique à venir – faisant fi de la matière, des limites planétaires… et puis du reste ; oubliant ainsi volontiers que l’univers aurait beau être infini, l’habitabilité de la Terre, elle, reste une fenêtre très étroite.

N’étant – je le concède – pas très habitué à un tel nombre d’interactions négatives à la seconde, j’ai déconnecté de Twitter le temps d’une journée, et ai pris quelques pas de recul ainsi que quelques minutes pour rapidement dégrossir le fond de ma pensée. Me voilà ainsi muni d’une lettre à l’égard du génial commentateur IA auquel j’aurais eu l’audace de répondre ; quelques mots écrits de bon cœur, sans quoi que ce soit d’artificiel, que je décide de cristalliser ici puisque : à quoi les lui répondre directement ? Je n’ai ni abonnement X premium, ni besoin qu’une IA viciée recrache une vile philosophie déjà rabougrie.

Voici donc, ma lettre.

Cher X,

Merci pour cette somptueuse et robotique réponse. Je vais rephraser en gros le fond de ma pensée : votre constat est très certainement techniquement vrai – ou peut-être pas. Je travaille à parfaire mes positions, mais ne suis néanmoins pas économiste et ne le serai sûrement jamais : je vous laisse donc la justesse de l’analyse.

Mon point est : vous baignez de plain-pied dans la technocratie. Peu vous importe l’autour pourvu que le fer de lance soit la croissance. Laissons l’humain au second plan : nos poches, nos propriétés et nos privilèges avant tout. Consacrons toutes les heures de notre vie à réussir – pas pour le bien commun, non, juste pour nous. C’est ça, l’important. D’ailleurs, bravo pour votre offre de deepfakes IA sur étagère ainsi que pour votre maîtrise de l’architecture qui se cache derrière, je ne doute pas de votre expertise – sans doute pouvez-vous être très fier de vous.

Votre raisonnement par l’absurde est fallacieux. Il stipule que : parce que ça a marché avant, alors nécessairement ça marchera encore. Il dit que, quand bien même nous épuisions tous les services que la Terre puisse nous rendre, nous ne serions alors même pas au début de tout le reste puisque nous avons l’espace, les galaxies, l’univers…
Moi je dis que prendre une anomalie historique (200 ans de croissance exponentielle, donc) dopée aux fossiles pour une règle éternelle est une erreur de perspective majeure. Je dis encore que nous vivons sur un héritage que nous dépensons en une fraction de seconde géologique, et que nous ne pensons voler que car nous n’avons pas encore touché le sol – ou plus justement dit il me semble : seulement et uniquement car nous ne nous sommes pas encore violemment écrasés. J’affirme, enfin, que l’innovation doit être au service de l’humain et du vivant, pas l’inverse.
Mais vous, vous êtes plus loin et plus haut que ça : vous êtes capables de tout miser sur la fusion nucléaire (ou n’importe quoi d’autre), d’imaginer la croissance et les moyens à l’infini, les buildings autonomes, les voyages dans l’espace… Vous êtes capable d’aller toujours plus loin – mais penser un monde plus juste, ça non ; ça vous échappe.

Je me reprends volontiers : j’ai peut-être tort quand je dis qu’il est impossible que ce modèle tienne ; personne n’en sait rien. Par contre ce dont je suis sûr – et c’est là où les visions s’affrontent au-delà de la technique –, c’est qu’il n’est pas souhaitable. À quoi bon défendre votre monde s’il méprise l’humain ? S’il n’est pas au service de l’autre et du bien commun ?
Autrement dit, en reprenant votre si joussif et techno-optimiste rêve de conquête spatiale : à quoi bon conquérir Mars si c’est pour y exporter le même mépris du vivant ?

À quoi bon conquérir Mars si c’est pour y exporter le même mépris du vivant ?

Vous me direz : c’est par la recherche et le progrès que nous avons amélioré et que nous améliorons encore la vie des gens… Vraiment ? En regardant l’état du monde actuellement, c’est ce que vous vous dites ? En regardant le Congo, la Palestine, l’Iran, Cuba… vous trouvez que l’abondance energétique nous a rendu un cœur plus pur ?
Dans votre univers, ce sont les techs et les entrepreneurs qui sauvent le monde ; or ils sont plutôt ceux qui se gavent sur le dos des autres par des mécanismes malins, par une maîtrise certaine des flux financiers, et par des arrangements en tous genres. (Les traders Forex qui pensent mériter quelque chose et qui sont contre l’imposition sont parmi ceux qui me font le plus rire.) Vous-mêmes vous percevez-vous sans doute comme du bon côté de la barrière, à contribuer à la floraison de demain par votre épanouissement dans le domaine de l’IA ; l’histoire vous retiendra-t-elle ? En tout cas, votre business semble reposer sur de piètres deepfakes et de l’agenting de base. Vous n’inventez rien, vous faites tout autant que les autres partie des consommateurs.
Les inventeurs de l’IA ? Bravo et merci.
Les inventeurs d’Internet ? Bravo et merci.
Les inventeurs de technologies innovantes pour la santé ? Bravo et merci.
Tout ceci ne vous a pas attendu, et n’a en fait peut-être pas été réalisé par des parasites qui n’étaient attirés que par la gloire d’être les premiers, les plus puissants ou les rois de la tech – pas par ceux en quête de pouvoir à tout prix, donc.
Les infirmier.e.s, médecins, chirurgien.ne.s, chercheur.se.s dans les sciences, qui le sont sans doute par vocation, ont bien plus de mérite que vous, vos agents IA et vos deepfakes – ne vous en déplaise. Et eux ne feront pas partie des 5% d’élites que vous décrivez ; ils ne seront pas les grands gagnants de votre concours de technologies et d’économies.

Vous pourriez rêver de rendre le monde meilleur, mais non : vous rêvez de devenir riche et puissant – exceptionnel et glorieux. Pas comme les autres. Et c’est tout le bonheur que je vous souhaite ! Comme je souhaite à chacun d’explorer sa singularité comme il l’entend, pourvu que ce ne soit pas massivement au détriment des autres. Le fait est qu’aujourd’hui, votre pragmatisme vous déconnecte de vos émotions. Vos réponses préfabriquées manquent cruellement d’une chose : d’empathie. Vous n’avez d’amour que pour vos proches semblables et pour ceux qui osent se donner les moyens de réussir – parce qu’ils ont également les moyens d’échouer et de recommencer jusqu’à ce que ça marche.

Votre approche devient alors une parfaite démonstration de suprémacisme : il n’y aura de place que pour les puissants, que pour vous ; ceux qui ont eu les moyens et par extension la volonté d’être là. Pour vous, l’humain saura toujours faire plus, il saura toujours s’adapter, et il saura toujours produire l’énergie qu’il lui faudra pour accomplir ses plus viles volontés. D’ailleurs, vous et votre modèle n’avez rien répondu sur la géopolitique et le droit international. Peut-être car vous voyez bien ce que donne la toute-puissance, et que le viol d’enfants et les massacres de population sont loin d’être inhérents à vos mauvais rêves communistes. La violence est partout où il y a des rapports de force, et est d’autant plus vicieuse que les puissants sont puissants. Vous n’avez que faire de cela ; ce qui vous intéresse, ce sont les avancées technologiques, et d’y surfer en faisant votre beurre – que des millions de personnes y passent, peu vous importe.

Je finirais en disant que votre théorie de la toute-puissance et de la toute-croissance n’est pas séduisante. La philosophie que vous défendez n’a que faire de l’humain et du vivant, ne connait rien de sacré sinon les marchés financiers, et n’hésitera jamais à brûler et dévaster tout ce qui se dressera devant elle – y compris les forêts et les hommes, rien que ça. Je vais immensément grossir le trait pour qu’il soit à la portée de tous : ne vous êtes-vous jamais émus devant Avatar ? Et bien, voyez-vous ces odieuses créatures – les hommes – venues détruire une planète et les affects de ses habitants au nom du pétrole et de la croissance ? C’est vous.

Je ne suis pas anti-progrès. Je ne suis pas anti-croissance par posture insipide, creuse et irréfléchie. Ce que je dis, c’est que tout cela n’a que peu d’importance si l’amour de l’autre n’est pas au centre de tout. Je n’ai pas confiance en votre système et en où est-ce que vous y positionnerez l’humain et la charité. Je n’ai pas confiance en votre pessimisme sur l’humain et en la société quasi-nécrophile qu’il implique. J’en tiens pour preuve que vous passez votre vie à parler économie, IA, technologie, et que vous en profitez pour défendre une posture politique. J’en tiens également pour preuve que plusieurs de vos admirateurs ou fanatiques arborent fièrement le drapeau d’un État génocidaire et s’en vantent. Du côté de ceux dont l’idéal penche un peu plus de mon côté, c’est simple : il n’y en a pas. Pas une personne qui défende des génocidaires, des meurtriers et des pédophiles. Moi je dis : la première étape doit être de combattre tout impérialisme violent et de rétablir la justice économique et sociale. Que chacun paye ce qu’il doit. Que personne ne triche. Que chacun fasse son œuvre de charité à la hauteur de ses moyens. Que chacun puisse vivre dignement, avoir accès à une éducation équitable, ainsi qu’à un toit, à boire et à manger. Alors seulement pourrions-nous ouvrir la porte à un progrès sain, et ainsi prétendre – je dis bien prétendre – être psychologiquement prêts à l’abondance énergétique (ou autre) si elle devait advenir.

Si son avènement – à l’abondance énergétique – en notre Terre était pour ce jour, avec vos modes de pensée mortifères et fondamentalement égoïstes, je mets mes mains ainsi que celles de tous mes proches à couper que la catastrophe serait absolue – si tant est qu’elle ne le soit pas déjà.
(Quand on prend un pas de recul et qu’on regarde l’état du monde, il y a de quoi sérieusement se poser la question.)

Une croissance qui nécessite le sacrifice de la dignité humaine à l’autre bout de la chaîne n’est pas un progrès, c’est une souffrance.

Alors voilà. Pour conclure et résumer mon propos ainsi que ma posture, j’aimerais que vous n’oubliiez jamais ceci : l’expertise technique n’est pas une boussole morale. Une croissance qui nécessite le sacrifice de la dignité humaine à l’autre bout de la chaîne n’est pas un progrès, c’est une souffrance. Souffrance, que nous devons travailler sans relâche à cesser d’invisibiliser. Voilà un objectif sain de société.

Encore bravo pour toutes vos brillantes analyses économiques, vraiment ; mais si la technologie ne sert qu’à créer des deepfakes et de la publicité ciblée pendant que l’accès à l’eau devient un luxe, alors votre monde ne m’intéresse pas, et ne m’intéressera jamais.

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