L’agriculture dans le dur (Au-delà du Mercosur, les vérités qu’on ne vous dit pas)

Vous avez surement vu les agriculteurs monter en nombre à Paris pour manifester contre les accords du Mercosur, comme vous les avez aussi surement vus il y a quelques semaines à Bruxelles pour les mêmes raisons. Mais de quoi parle-t-on exactement? C’est quoi le Mercosur? Et puis, est-ce vraiment le seul élément déclencheur de ce mouvement contestataire?

Non. La réalité, c’est que ces protestations prennent en réalité racine dans un océan de colère et d’indignation déjà bien rempli. Surtout que, si vous ne suivez ceci que de loin (ou pas du tout), accrochez-vous bien : la situation est ubuesque.

La FNSEA, une mafia comme acteur principal

Il faut absolument que nous introduisions d’entrée un élément essentiel du récit agricole en France, pour lequel nous allons devoir sortir la loupe: la FNSEA, fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles.

La FNSEA est le premier syndicat agricole en France, et de loin. C’est une superpuissance de l’agriculture française (d’ailleurs souvent surnommée « ministère de l’Agriculture bis » — c’est dire…), connue pour son positionnement ultra-favorable à l’agriculture intensive, et de fait pour être le bras armé de la macronie. Sauf que la FNSEA ça ne date pas d’hier, et donc qu’en réalité… c’est plutôt l’inverse.

Dans les années 60, pour ne donner qu’un grossier résumé en quelques lignes, l’État décide d’orienter l’agriculture vers la modernisation, et fait de la FNSEA son interlocuteur principal au travers du CAF créé pour l’occasion — mais qui sera bien présidé par la FNSEA, de telle sorte qu’on puisse considérer même que cette gestion lui a été directement déléguée. Elle ne s’est d’ailleurs pas faite prier, et est allée précisément dans la direction qui était souhaitée : l’agriculture intensive. Irrigation, chimie, tracteurs, pesticides… l’objectif, c’est de produire — et le plus possible.

C’est dire la puissance et l’importance de la structure. Assez puissante d’ailleurs pour que, à la manière du Medef, les politiques aient à venir présenter frontalement leur programme directement à la FNSEA — allant bien dans le sens de ce que nous évoquions juste avant: la politique (et donc la macronie) semble plus le bras armé de la FNSEA que l’inverse. Les gouvernements passent et trépassent, la FNSEA reste.

S’il y avait besoin de mettre plus encore en relief ce monopole, entre 1960 et 2025, la FNSEA n’a jamais perdu le monopole absolu sur les chambres d’agriculture (ce sont des entités departementales censées être neutre — mais finalement pas du tout — pilotant l’agriculture et ses exploitants au niveau local) —  bien qu’en 2025 elle ait pour la premiere fois perdu cette majorite absolue, notamment par une nette progression de la Confederation Paysanne, un plus petit syndicat plus a gauche (et donc plutot anti-liberal). Ce qu’il faut comprendre, c’est que les chambres d’agriculture, qui étaient censées être des entités locales indépendantes, sont en fait devenues par la force des choses une sorte de comité exécutif de la FNSEA — et donc du gouvernement, qui contrôle et décide ainsi de tout — une vraie mafia.

En d’autres mots, et plus concrètement: la FNSEA, totalement alignée avec la politique libérale et ses vœux d’agriculture intensive, alimentant de fait cet imaginaire de la ferme-usine ultratechnologique infusée de partenariats avec des grosses marques, s’est retrouvée — et ce depuis longtemps — avec toutes les cartes pour l’instaurer. Un vrai bulldozer.

Typiquement, vous vous souvenez de la loi Duplomb? Mais si, vous savez: la loi pour abroger l’interdiction de certains pesticides, pour les mégabassines… Et bien tout ça, c’était à l’initiative de la FNSEA, toujours orientée vers l’agriculture intensive.

Jusqu’ici rien ne vous choque? Accrochez-vous, voici le scoop!

Arnaud ROUSSEAU, président de la FNSEA, est également président du groupe Avril (Lesieur, Puget…) — et le constat était précisément le même pour son prédécesseur, Xavier BEULIN.

La FNSEA, censée représenter les intérêts des agriculteurs en France, est en fait présidée par un homme proche (c’est un euphémisme) des grands groupes, du commerce, et (donc) ultra-favorable au libre-échange spoiler: ce sera important pour la suite. Il n’y a que peu d’exemples mieux choisis sur terre pour définir un conflit d’intérêts, c’est à couper le souffle. Rendons-nous compte: on pourrait comparer cela à Bernard Arnault s’il était, à côté des fonctions que nous lui connaissons, président de la CGT. C’est impensable. Époustouflant. Et, pourtant, bien réel.

Oui, mais la FNSEA et Arnaud Rousseau ont été démocratiquement élus, non? Quel est le problème? (Oserions-nous insulter la démocratie?!)

Il y a en effet des élections dans ces deux cas, mais… arrêtons-nous-y quelques instants, et n’oublions pas que la FNSEA est une superpuissance, et que les superpuissances regorgent de ressources pour maintenir leur empire – si tant est que ce soit bien leur agenda, ce que de nombreux observateurs et acteurs de ces moments électoraux semblent constater.

Le mode de scrutin (source)

Celui-là, il fait les yeux doux aux puissants. C’est un scrutin majoritaire à un tour. Le syndicat arrivé en tête de l’élection […] obtient d’emblée la moitié des sièges, même si cela se joue à quelques voix près. L’autre moitié des sièges est répartie selon le nombre de voix de chaque syndicat. […] Résultat [en 2019] : la FNSEA a dirigé 97 chambres d’agriculture sur les 102 alors qu’ils n’ont obtenu que 55 % des voix. [Ce mode de scrutin] est dénoncé par les syndicats minoritaires qui peinent à avoir voix au chapitre.

En gros et en bref (on se concentre), ça fonctionne avec des « collèges » → des groupes d’électeurs bien distincts. Il y a deux types de chambres: les départementales et les régionales. Il y a 33 sièges par chambre départementale à pourvoir, et voici comment on procède à leur définition:

  1. Ces « collèges » votent entre eux (= ne se mélangent pas) et donnent ainsi des sièges à la chambre départementale qui leur incombe. Il y a 5 « collèges » différents = 5 groupes d’électeurs, et les agriculteurs en activité ne constituent que le 1ᵉʳ d’entre eux… sachant aussi que le découpage inclut une « prime majoritaire » — kézako ?
    • Le 1ᵉʳ collège (celui des agriculteurs en activité, donc) vote pour la moitié des sièges (18). C’est en fait le seul collège où s’opposent vraiment les différents syndicats.
      • Le parti arrivé en tête, peu importe l’écart entre 1ᵉʳ et 2ᵉ, obtient 50% de ces sièges (9!).
      • L’autre moitié des sièges est répartie proportionnellement.
      • Ce processus ouvertement antipluraliste soulève l’indignation de tous les syndicats hors FNSEA. C’est mathématique (et malhonnête) : finir 2ᵉ à 1% de moins fait ne se voir attribuer que trois sièges.
    • Et les 18 autres sièges se partagent au prorata entre les autres « collèges » que sont :
      • Les propriétaires et usufruitiers, très largement investis par la FNSEA
      • Les salariés agricoles, souvent peu politisés et donc modérés/institutionnels.
      • Les anciens exploitants, qui votent souvent conservatisme et continuité.
      • Les coopératives, mutuelles, organismes économiques, complètement acquis à la cause de la FNSEA, qui représentent donc l’agro-industrie, la transformation et les structures économiques ; pas les paysans en tant que tels.
  2. Ensuite, ce sont ces chambres départementales qui élisent les 11 chambres d’agriculture régionales (extrêmement puissantes et stratégiques)
  3. Et ce sont tous les élus qui élisent ensuite à leur tour le président des chambres d’agriculture.

Vous voyez le problème? Même quand la FNSEA ne domine pas massivement en voix, le système électoral transforme de petites avances en majorités écrasantes. La cascade institutionnelle, l’hégémonie, l’antipluralisme… Devant nos yeux ébahis, la combine d’un système ultra-verrouillé brille de mille feux :

  • La FNSEA a bénéficié de sa puissance politique historique pour être le choix par défaut – soit.
  • Par le mode de scrutin, même quand les votes sont extrêmement serrés, la FNSEA rafle l’essentiel des sièges exploitants.
  • Et même si elle perd un peu chez ces mêmes exploitants, elle compense (ou consolide sinon) par le reste des collèges globalement acquis à sa cause.
  • Contrôlant ainsi les chambres départementales par une hyperbole politique, elle contrôle ainsi automatiquement et quasi intégralement les chambres régionales – les vraies puissances.
  • Par extension, le président – choisi par tous les élus – est également désigné sans suspens.

Le scrutin des chambres est depuis plusieurs années vivement critiqué, et les syndicats demandent plus de proportionnelle, mais rien ne bouge.

« La FNSEA est puissante. En empêchant les agriculteurs de choisir leur chambre d’agriculture et en poussant les coopératives, les banques, les salariés à le faire à leur place, elle enlève la légitimité du vote. Il ne faudra pas se plaindre si les agriculteurs se mettent en colère », réagit Laëtitia Plumat (Coordination rurale) élue présidente de la chambre d’agriculture de la Charente.

Des électeurs désintéressés (toujours bon pour les puissants)

Il faut aussi et surtout noter le désintérêt des électeurs pour l’exercice. En 2019, le taux de participation est passé pour la première fois sous la barre des 50% (46%) alors qu’il était de 54% en 2013 et de 65,5% en 2007. Selon une enquête datant de 2024, près de 30% des agriculteurs ne se déclarent proches d’aucune organisation syndicale.

La puissance ne respecte que la puissance

Historiquement, la FNSEA a toujours dominé ces élections. Mais il ne faut pas oublier qu’elle a, depuis les années 60 (mais vous aviez suivi), été désignée comme point de contact exclusif par le gouvernement, la faisant le seul pont possible avec l’État pour escalader des sujets, et qu’en cela, son maillage historique a joué un rôle clé dans son hégémonie : « La FNSEA avait des représentants dans chaque canton, animait des réunions, proposait des services… De plus, leurs liens très étroits avec les politiques publiques ont instauré un effet de guichet non négligeable pour rendre service à des agriculteurs ou débloquer des situations rapidement », mentionne Sylvain Brunier.

2025, le « déni de démocratie »

Ce sont les syndicats de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale (CR) qui mentionnent, pour ces dernières élections en date, un processus « nauséabond » et un réel « déni de démocratie ».

La participation à ces élections des agriculteurs (48,6%) est supérieure à celle de 2019 (46%). Dans un contexte de baisse régulière depuis 2007, avec 10 points de moins à chaque scrutin, ce taux de participation est vu comme le signe d’un regain d’intérêt pour ces élections et, en tout cas, d’une mobilisation importante du monde agricole pour élire ses représentants, et la FNSEA est passée pour la première fois en dessous des 50 % parmi les agriculteurs. Mais, par des jeux d’alliance et même sans majorité parmi les agriculteurs, la toute-puissante devrait au final garder le contrôle de plus de 80% des chambres (contre la quasi-totalité auparavant).

« C’est faire fi du choix des agriculteurs du terrain. Ils ont fait l’effort d’aller voter pour dire « stop » et on leur dit « encore » », déplore Véronique Le Floc’h (présidente CR).

Et vous, vous en voulez encore?

Qu’on puisse enfin passer à la suite, reprenons en synthèse nos différents éléments, et bien d’autres:

  • Un mode de scrutin vicié construit pour une stabilité quasi autoritaire (au détriment du pluralisme – on parle de « détournement du vote paysan »).
  • L’organisation des élections totalement déléguée aux chambres d’agriculture (donc à la FNSEA), qui a suscité de nombreux questionnements, surtout que de nombreux dysfonctionnements ont été recensés, ne garantissant pas le droit de vote pour toutes les personnes éligibles. Imaginerait-on déléguer l’organisation des élections législatives au groupe parlementaire majoritaire?
  • La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, et le président de chambre, Sébastien Windsor (lui aussi vice-président du groupe Avril, comme par hasard…), directement en campagne pour la FNSEA malgré leur devoir de réserve qui le leur interdit.
  • Le refus du droit de vote aux « cotisants solidaires », paysans actifs, dont la surface, le nombre d’heures de travail ou le revenu sont considérés comme « insuffisants » (pourtant ils constituent plus de 15% des exploitants agricoles en France) — curieux !
  • Les chambres FNSEA fermées aux représentants des autres syndicats, jusqu’au refus de diffuser les comptes rendus des bureaux à l’ensemble des élus.

Vous aviez oublié Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA?

Il est élu une première fois vice-président de la FNSEA en juillet 2020, puis président en avril 2023.

Sauf qu’à cette élection pour la présidence, par une certaine opération du Saint-Esprit, il s’est retrouvé seul candidat. Comment, alors, invoquer la carte de la démocratie et du choix éclairé (qui serait dans tous les cas discutable) sous prétexte qu’il y ait eu un vote, sans même le choix du bulletin? Était évoqué cela comme la volonté de présenter un front uni, dans un moment de grande discorde interne – chacun se fera son avis.

Ce qui est sûr, c’est que ce choix a fait parler, et a été accueilli par de nombreux paysans avec beaucoup de scepticisme, sinon d’indignation, par l’évident conflit d’intérêt qu’il représente (comme évoqué précédemment) :

  • Patron d’un très grand groupe agro-industriel → À cette étape, nous avons déjà tout dit ; mais certains douteraient encore!
  • Le retour de l’agrobusiness aux manettes. Au programme : agenda pro-OGM, mégabassines et statu quo sur les pesticides.
  • Possesseur indirect de 700 hectares via une holding (vive le business) ; loin de l’image bucolique des fermes familiales dont il tente de faire la promotion lorsqu’il évoque la singularité française, alors même qu’il entend favoriser un modèle toujours plus industriel.
  • Un dominant qui ne représente que des dominants (donc des industriels)
  • Un conflit d’intérêt encore plus évident à l’heure des accords de libre-échange – notamment à celle du Mercosur, vu ses liens discrets avec le Brésil.

Dans tous les cas, et de toutes les façons, sans équivoque, même si son élection avait été prononcée par une voie parfaitement démocratique – ce qui (répétons-le) n’est pas le cas –, il aurait quand même fallu s’indigner. Le discours entendu qui dirait que « si c’est légal, alors il n’y a rien à dire » n’est précisément PAS audible. Si la morale n’a comme seule boussole que la légalité, qui n’est même pas une justice objective en soi – la ségrégation raciale fut un jour légale –, alors nous avons perdu notre humanité. Et si nous avons perdu notre humanité, alors nous ne valons rien. Quelle drôle d’idée que de préférer la quête du profit à tout prix à celle de l’amour (de tout ce qui nous entoure) et du bien commun.

On ne peut pas accepter que la présidence d’un mouvement censé défendre les intérêts des paysans – et certains parmi les plus précaires – soit portée par un homme n’ayant, lui, comme seule boussole que la croissance ; comme nous ne devrions pas pouvoir élire nul grand patron à la tête de quelconque syndicat censé représenter les nobles intérêts d’une cause, non ceux de l’argent qu’elle peut générer.

Peu nous importe, aujourd’hui, la gloire passée de la FNSEA du temps de la robotisation et du décuplement des productions par des méthodes nouvelles ; une chose est sûre, pour ce sujet comme pour tous les autres de ce jeu pervers : tout remède deviendra poison à dose de gavage. Ainsi, constatez que cela fonctionne avec les médicaments comme avec la croissance et le profit.

Efforçons-nous de prendre un immense pas de recul. C’est ça que nous voulons? Vraiment?

Et, enfin, si votre conviction profonde est qu’il est impossible de sortir de cette logique de marché (quand bien même ce serait un peu immoral), notez que : les intellectuels de l’époque disaient précisément la même chose de l’abolition de l’esclavage.

En réaction à cela – et j’en atteste personnellement, voilà que certains s’empressent alors de caqueter dans une jubilation quasi éjaculatoire :

MÉLENCHON (qui n’a rien à faire là), C‘EST LUI LE VRAI DICTATEUR !!!
IL S’EST AUTO-PROCLAMÉ CHEF !
ELLE EST LÀ, LA VRAIE INJUSTICE !
IL EST LÀ, LE DÉNI DE DÉMOCRATIE !!!

Combien de fois a-t-on maintenant entendu cet outil d’autosatisfaction politicarde infondé ? Ces personnes n’ont d’autre réflexe plus spontané que d’invoquer – le doigt mouillé et fièrement brandi face à une tempête médiatique toujours plus diabolique – leur accusation incantatoire d’autoritarisme préférée pour, en bout de chaîne, prendre la défense de patrons avides de tout sauf d’amour de l’autre, aveugles face à la souffrance des travailleurs qu’ils humilient ; le tout au nom du marché et de sa soi-disante compréhension. Artificialisons tout! Pourvu que nous ayons de la croissance.

Nous ferons le procès du chef de file de la FI quand nous aurons à le faire.
En attendant, ce n’est pas lui qui traine le peuple et ses travailleurs dans la boue du profit outrancier, et ce jusqu’à la mort. Ce n’est pas une illusion. C’est là, maintenant, tout de suite, sous vos yeux qui ne veulent plus voir – et surtout pas que notre humanité s’écroule sous un impérialisme financier nécrophile.


Bref → Nous avons donc, en substance, une FNSEA aux pleins pouvoirs en France, soumise aux intérêts du marché, et donc favorable à l’agriculture intensive, à la standardisation et au libre-échange.

Bruxelles, l’imposture

On reprend un peu de hauteur, et on se retrouve ainsi là où nous nous étions laissés : à Bruxelles, là où nous avons vu en Décembre dernier de nombreux agriculteurs manifester au Parlement européen contre l’accord du Mercosur.

Le Mercosur (ou plutot UE-Mercosur) est un traité discutant du plus important accord de libre-échange jamais conclu par l’UE. Il est négocié entre l’UE et certains pays d’Amerique du Sud: l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et la Bolivie.

Son objectif est de faciliter le commerce entre ces deux zones, en supprimant des droits de douanes, et en autorisant notamment l’importation massive de viande bovine sud-américaine (99 000 tonnes par an).

Côté UE, on espère en profiter pour booster les exportations (voitures, vêtements, vins…).

Libre-échange, exportations… Ça nous parle ça, non? Ne sont-ce pas les intérêts cachés (ou pas) de la FNSEA?

Toutefois, il semblerait que ce soit la FNSEA qui se soit déplacée en masse à Bruxelles pour manifester son mécontentement face au Mercosur — sous la coupe de la COPA-COGECA (Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne) dont la FNSEA fait partie. Les plus petits syndicats (typiquement le plus connu: la Confédération Paysanne, positionnée beaucoup plus à gauche), eux, sont quasi exclusivement composés de bénévoles et n’ont de fait pas cette capacité de frappe, comme le rappelle un partisan.

Mais alors, qu’est-ce que la FNSEA fait lȧ? Alors même que la politique française parait à son service, et que tout porte ainsi à croire que c’est elle qui, en réalité, pilote ce vote (pour la France)? Ça ne colle pas, non?

Selon ce que nous avons vu, la FNSEA place plutôt son intérêt dans le fait que le Mercosur (qui traite de l’import de viande bovine sud-américaine en Europe) soit adopté. Il ne faut pas oublier qu’ils arborent une position libérale, qu’ils gravitent autour de l’import/export de produits agricoles (notamment l’export de grain… pour nourrir les bovins sud-américains par exemple?), et qu’ils n’ont concrètement aucun intérêt à ce que la circulation des produits ne puisse pas se faire avec des taux beaucoup plus avantageux.

Tout porte à croire que nous assistons à une opération séduction/sauvetage de la FNSEA, qui en réalité cherche à:

  • Amender le Mercosur en urgence puisque, à la suite de l’ultimatum posé par le président brésilien, la direction prise semble pointer vers une adoption rapide du traité (et l’actualité le confirme).
  • Redorer un peu son blason auprès des agriculteurs, qui a pris un sacré coup avec le sujet de la vaccination (on y revient) — sauf que l’action parait un peu hypocrite, quand on sait que la FNSEA (et donc le gouvernement) n’a pas fait grand-chose depuis le début de la discussion (en 2013) pour y opposer un ‘non’ catégorique.

Le Mercosur, mais pas que

Il serait incomplet – pire, fallacieux – d’associer la colère des agriculteurs seulement à cet accord de libre-échange. Il est évidemment conjugué à un constat plus global de la situation, et qui s’inscrit dans une temporalité bien plus longue.

La DNC et les abattages forcés

Sujet récent ayant aussi fait les unes des journaux: la dermatose nodulaire contagieuse (« DNC »), une maladie virale touchant exclusivement les bovins, qui a fait son apparition en France en Juin 2025, et à la suite de quoi une campagne de vaccination massive a ainsi été lancée – mais ce n’est pas tout: l’abattage du troupeau entier a été requis en cas de contamination d’un seul bovin.

Quand bien même de nombreux agriculteurs et syndicats défendent que d’autres solutions sont possibles, certains d’entre eux se voient contraints de faire abattre TOUT leur élevage. Ce sont souvent des années et des années de travail de la génétique, de connaissance et d’amour pour les bêtes qui se trouvent réduites en poussière – là où un céréalier, par exemple, n’aurait « qu’à » refaire une récolte s’il se retrouvait dépossédé d’une.

Alors, faut-il être militairement strict sur les abattages comme cela a été décidé, en dépit de la violence que cela constitue envers les agriculteurs bovins, ou faire preuve d’une approche travaillée plus finement, proportionnée et qui prendrait, par exemple, plus de temps pour étudier les effets des quarantaines? Il est vraisemblable que les éleveurs soient prêts à beaucoup de sacrifices et de travail supplémentaire pour sauver leurs élevages. Est-ce une chose sur laquelle capitaliser?

Trois choses sont sûres:

  • Que la décision a également été économique, car la perte du statut « indemne » de nos bovins bloquerait leur exportation vers certains pays en dehors de l’Union européenne. À l’heure où nous devrions sans doute favoriser les circuits courts, devrions-nous aussi questionner notre positionnement?
  • Que c’est un sujet complexe où seuls les épidémiologistes ont la légitimité à se prononcer sur l’expertise technique.
  • Mais aussi et surtout que ce sujet est directement lié au réchauffement climatique (autre source), ne présageant ainsi que d’une multiplication et d’une aggravation de ce genre de thématique. Il est ainsi déjà nécessaire de penser à la politique réellement écologique à mener pour lutter contre son accélération, et aux méthodes pérennes de gestion de ce genre de crises. Rester obnubilé par les enjeux économiques et ne s’occuper (comme d’habitude) que des nombreux symptômes sans s’intéresser à la cause serait, comme pour tous les autres sujets de la même nature, mortifère.

Les éleveurs, eux, voient leur « outil » en danger, et des signaux politiques majoritairement focalisés sur les rapports internationaux. Il y a fort à penser que la France, qui exporte essentiellement des céréales, des liquoreux et des produits transformés, néglige ainsi le bovin qu’elle exporte en moindre quantité, et qui enregistre un solde commercial très nettement négatif (11ᵉ exportateur en 2025 avec un solde à -3,4 Md€). Subissant le risque d’abattage de leurs élevages, et les négociations menées dans leur dos en parallèle pour l’import de viande bovine moins chère, moins normée et moins contrôlée, la colère et l’indignation naissent, donnant lieu aux scènes que nous, spectateurs ou au mieux lointains acteurs, constatons.

Ça… et puis le reste! (Retour sur la loi Duplomb, seuils environnementaux et destruction des infrastructures publiques)

Les précédentes constatations témoignent déjà du morose état de l’agriculture en France, mais s’il n’y avait que ça… Alors même que le respect de l’agriculture « non libérale » et la considération du sincère attachement de l’agriculteur bovin à ses bêtes sont au point mort, l’enchainement mortifère de ces sujets semble ne pas vouloir ralentir la cadence.

Retour sur la loi Duplomb & seuils environnementaux

Nous l’avons déjà effleurée un peu plus haut, mais il est essentiel d’insister sur cette loi pro-pesticides et pro-agriculture intensive, menée à la baguette par la FNSEA: la loi Duplomb.

Soutenue par la droite, l’extrême droite et le gouvernement Bayrou sous le joug macroniste (bref, la droite), mais combattue par la Confédération Paysanne (le syndicat agricole positionné plus à gauche) et la gauche (y compris les écologistes), cette loi sera finalement, certes adoucie (notamment vis-à-vis de l’autorisation des pesticides), mais néanmoins adoptée, envoyant un message fort en faveur du marché.

Car, oui! Cette loi est en réalité encore plus engagée en faveur de l’actualité du libre-échange que nous ne le pensons, notamment par son engagement en faveur de l’agrandissement des élevages. Et, si cette loi ne suffisait pas à nous indigner, des décrets de la même nature ont été discrètement adoptés dans le même temps (juste avant la démission de François Bayrou du poste de Premier ministre – comme par hasard), augmentant considérablement les seuils en deçà desquels les exploitations agricoles industrielles avaient droit à s’étendre sans évaluation environnementale complète, pour passer par exemple de 40,000 poulets à… 85,000.

Pour les bovins, en 2017, le gouvernement faisait passer le seuil nécessitant une autorisation de 400 vaches à… 800. Et, devinez-quoi, des discussions déclenchées par la FNSEA et supportées par toute la sphère droite de l’hémicycle sont en cours pour, encore une fois, les rehausser.

En résumé, il semblerait que nos pros-marché soient enclins à assouplir beaucoup de nos normes environnementales en matière d’agriculture (et pas que) pour favoriser l’installation et le développement de ferme-usines et donc d’agriculture intensive, et donc défavoriser les circuits courts et l’agriculture familiale, à l’heure où notre mouvement devrait être contraire.

Bien que techniquement la discussion soit évidemment plus complexe, il est constatable que le réchauffement climatique menace déjà, et qu’il sera vecteur de maladies qui trouveront sans doute bien volontiers refuge dans des troupeaux certes enfermés (quid du bien-être animal), mais massivement plus concentrés, moins bien nourris et de fait, plus faibles. En voyant tous les moyens déployés pour annihiler la dermatose, nous pourrions avoir ici l’impression de faire face à la thèse et l’antithèse (ou simplement à des personnes ne faisant pas l’effort de conjuguer plus de deux sujets à la fois, ni de penser à autre chose qu’au profit).

Destruction des infrastructures publiques et standardisation abrutissante

Dernier outil de cette démonstration: le sujet de l’abattage. Pour 609 abattoirs publics en 1980, nous n’en comptons aujourd’hui plus que… 80.

Aujourd’hui, les abattoirs privés assurent plus de 90 % du tonnage national abattu […]. Cette dynamique de concentration est la traduction de l’activité de grands groupes industriels qui rachètent des outils d’abattage et procèdent à des transferts d’activité d’un site à un autre lorsque c’est nécessaire.

Source: RI 1465 de l’Assemblée Nationale

La destruction des infrastructures publiques par le marché au profit du privé n’a cessé d’abimer les circuits locaux et d’alimenter une politique de l’offre et de l’ultra-production jamais rassasiée. D’aucuns pourront expliquer que le secteur public de l’abattage a disparu pour des problématiques de rentabilité, et que l’arrivée des grands groupes a favorisé une production plus moderne et plus fluide. Mais ce serait ne pas accepter de prendre un grand pas de recul et d’observer que ce système est un inélégant remède à son propre poison, dont voici la formule:

  • Favoriser l’agriculture intensive au prix d’un bien-être animal et d’un statut environnemental dégradés (chimie, robotique, irrigation, concentration des bêtes…) → Produire, produire, produire.
  • Remplir ainsi le parc agricole de ferme-usines de plus en plus peuplées, avec des bêtes de moins en moins choyées et de plus en plus standardisées
  • Se réapproprier tout le parc des abattoirs et les standardiser selon les caractéristiques des animaux en bout de notre chaîne de surproduction (taille, poids, forme…)
  • Les abattoirs publics se faisant de plus en plus rares, les agriculteurs bovins se retrouvent bien obligés d’adapter leurs troupeaux aux caractéristiques requises à l’abattage
  • De plus, les camions transportant les bêtes à l’abattage se tournent majoritairement vers ces ferme-usines, plus facile d’accès et très peuplées.

Les abattoirs publics (qui permettaient la diversité et la richesse de l’offre) fermant les portes, ils ne sont plus accessibles par les agriculteurs eux-mêmes qui doivent standardiser leur élevage pour avoir une chance de pouvoir faire abattre leurs bêtes, se tournant ainsi (et ce sont des coûts supplémentaires) vers des transporteurs, eux-mêmes plus intéressés par les ferme-usines, mettant fin aux circuits courts et même à la carrière de beaucoup d’agriculteurs dans toute une partie de l’hexagone.

L’abattoir est l’appui indispensable aux circuits courts de vente directe de viande par les agriculteurs. Pour ces éleveurs qui transportent leurs animaux à l’abattoir avec les moyens de la ferme, la proximité est une nécessité impérative. Le développement des circuits courts est aussi bien adapté à la création d’un emploi complémentaire sur une exploitation et conforte l’objectif d’installation des jeunes en agriculture.

Source: CGAAER n° 10227 du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux

Les aides comme outil d’asservissement

Attention, moment théorie du complot!— Ou pas.

Notons déjà que, et attention aux yeux, les aides représentent, en moyenne sur la période 2010-2018, environ 80% du revenu des exploitations agricoles en France. C’est énorme.

Les bilans comptables des exploitants agricoles à la fin de l’année sont, pour l’immense majorité, nettement négatifs. Celui d’un exploitant laitier tourne par exemple autour de -25,000€. Or, il se trouve que ça tombe bien, les aides pour les exploitants laitiers oscillent entre 25 et 30.000€ !

Cependant, et c’est là que la boucle se boucle, ces aides sont en partie conditionnées à un certain type de production, à des engagements de standards, et dépendantes de la taille de l’exploitation.

On imagine facilement – et le propos est soutenu par des agriculteurs – que:

  • Les aides permettent aux agriculteurs de tout juste survivre, tout en ayant besoin pour en bénéficier d’adapter sa ferme et ses méthodes de production à celles du marché – ces transformations représentant elles-mêmes un coût et un accompagnement technique non négligeable.
  • Pour les plus récalcitrants, on attend qu’ils n’en puissent plus ou qu’ils s’éteignent et que leur descendance abandonne, et on récupère les terres.

On se retrouve avec une production typique, plus aucunement singulière, et parfaitement alignée au marché et à ses infrastructures.

Alors, info ou intox? Dur de ne pas imaginer derrière ce marché d’aussi vicieux acteurs.

Conclusion

Selon le dernier recensement agricole de Corrèze, un quart des paysans ont été perdus entre 2010 et 2020. Plus globalement, ce sont 64,000 élevages qui ont disparu sur cette même période (soit une diminution de 31%, et 41% spécifiquement pour le bovin). Depuis 2020, le nombre d’exploitations individuelles, qui s’élève à 20 700, a reculé de 12%.

À côté de ça, un agriculteur se suicide tous les deux jours.

Le message du marché est clair: pliez-vous au monde de l’agriculture intensive, ou fermez boutique – pire, mourrez.

Maintenant, que faire ? (Les programmes politiques)

Dans le jeu médiatique actuel, les faits divers et les propos réactionnaires sont largement (voire exclusivement) préférés aux faits et aux programmes politiques. Pour quelqu’un qui ne suivrait pas précisément l’actualité et les propos de ceux au-devant de la scène, faisons donc un petit tour d’horizon.

Attention, parti pris!!!

Les positionnements actuels et passés (par le vote)

Pour garder le propos digeste, nous allons faire le focus sur 3 principaux acteurs qui nous permettront bien de diagnostiquer le paysage politique actuel (le choix est arbitraire et un peu engagé) :

  • LFI → Acteur principal de gauche, qui ne transige pas sur ses positions et nous permet donc une analyse sérieuse de la philosophie qui l’accompagne (là où le reste de la soi-disant gauche – ou autrement dit du NFP – navigue un peu au gré du vent).
  • La droite → De la droite macroniste à la droite dure (non loin, donc, du RN), joignant ainsi habilement libéralisme et conservatisme, censée donc aller de Macron à LR, mais ayant aujourd’hui tendance à déborder un peu sur le PS ; ce bloc au service de la finance et du marché nous permet de bien comprendre leurs positions.
  • Le RN → L’extrême-droite et sa pseudo-proximité rêvée avec la France des campagnes et ses agriculteurs nous démontrera ainsi, par ses votes et ses prises de positions, son engagement.

En effet, un certain inconscient général – quoique l’on puisse discuter son objectivité – associerait le RN à la France rurale, celle des agriculteurs, des fermes, et de ce qui fait de la France ce beau et fier pays… non? En tout cas, les touches d’humour de haute volée de certains de leurs cadres nous montrent, en tout cas pour certains, la sensibilité qu’ils ont à l’égard de la cause agricole.

« On parle du bien-être de la vache, mais bien peu de l’agriculteur qui se pend au faîtage de son hangar. A-t-il laissé une trace ? S’est-il pissé dessus ? […] Est-ce que la corde est française ? » ironisent Jacques Ricciardetti (RN) et Julien Odoul (RN) sur les gravissimes suicides en masse des agriculteurs, que nous avons évoqué un peu plus haut.

Sur une note plus politique, pour ne souligner que quelques points de façon non exhaustive, mais en tentant de prendre les plus parlants selon tout ce qui a été décrit dans cet article :

LFI et le NFP en majorité ont, quant à eux, voté en faveur de toutes ces mesures. Pour rendre la chose plus visuelle, voici quelques-unes de planches récapitulatives qu’il est bon de consulter et/ou de garder en tête, également vis-à-vis des positions de la droite (qui tente parfois de se faire passer pour un « centre »):


L’avenir par les programmes

L’idéologie et le positionnement par le vote sont plutôt clairs ; et maintenant? Ce qu’il importe, c’est d’identifier non pas le discours de surface, mais ce qui est explicitement écrit et annoncé dans les programmes – quand bien même nous aurions raison d’être méfiants quant à la réalisation stricte de ces derniers, tant le jeu politique de toutes ces dernières dizaines d’années s’est résumé à… ne pas le respecter. Nous aurions cependant raison d’être plus enclins à faire confiance à LFI, ces derniers étant jusqu’ici restés plutôt fidèlement campés sur leurs positions annoncées, là où le reste de l’échiquier suit parfois un peu la direction du vent – comme nous le disions à l’identique juste un peu plus tôt.

La droite

Pour entamer avec une touche de légèreté, parlons de la droite dans son ensemble:

  • Horizons (Édouard Philippe)… n’a toujours pas de programme.
  • Les Républicains (Bruno Retailleau) dont le représentant ne s’illustre que par des interventions médiatiques d’un rare creux comme d’une rare bassesse (« à bas le voile ! »), ont à leur disposition un PDF d’une quarantaine de pages, à la police très grosse (pour combler du vide?), et qui n’évoque jamais le sujet agricole.
  • Renaissance (Gabriel Attal) nous offre un PDF de 82 pages sur son volet écologique (il n’y a que ça, et un volet autorité sur un autre PDF). Nous y trouvons un mantra clé: « Nous sommes pour une écologie de l’offre. » Si nous n’avions pas vu le libéralisme outrancier qui se cachait là, le ton est maintenant donné ! Le marché, le marché, encore le marché. Ces propositions ne vont pas très loin, sont finalement peu nombreuses et trop peu détaillées (bon soupçon: peut-être est-ce volontaire pour garder le propos digeste dans un premier temps?), mais en voici les principales idées touchant de près ou de loin au monde agricole:
    • Planification écologique visant à donner de la visibilité sur dix ans aux acteurs économiques, y compris agricoles, et investissement massif (100 milliards d’euros) dans les technologies de rupture, dont celles nécessaires à la décarbonation, touchant directement les pratiques agricoles.
    • Prône une « simplification drastique » des normes pour libérer la productivité et favoriser l’entrepreneuriat.
    • Défend un mécanisme de « préférence européenne » dans les marchés publics, visant à soutenir les producteurs locaux face à la concurrence internationale.
    • Garanti un prix de l’électricité compétitif (environ 50€/MWh), présenté comme un levier pour la décarbonation et la compétitivité de l’ensemble de la chaîne de production française.
    • Imagine des contrats de transition agricole tripartites (agriculteurs-industriels-distributeurs) couvrant bien-être animal, réduction de 50 % des pesticides d’ici 2030 et rémunération carbone des sols via la PAC.
    • En résumé, une stratégie qui repose sur un « contrat » entre l’État et les acteurs de terrain, alliant simplification administrative, investissement massif dans l’innovation technologique et protection du marché européen.

Finalement, de façon très bêtement objective, Renaissance est le seul parti à droite à avoir formalisé des propositions autour de ces sujets, avec 7 grandes orientations qui, certes, ne sont pas chiffrées, mais qui ont le mérite d’être assez détaillées, bien que le document ne cite pas ou peu ses sources.

Mais ça, c’est uniquement pour l’analyse objective. Maintenant, sans juger sur le fond les mesures – nous laisserons les programmes s’affronter – croyons-nous vraiment en un parti porté par Gabriel Attal, fruit du macronisme mais surtout ancien premier ministre sous son joug, pour porter un programme de rupture écologique en faveur d’une agriculture plus saine? Qu’en était-il alors, lors de son passage à l’Élysée, de ces positions et de ce pseudo-idéal? Est-ce vraiment à ce genre de personnage et à la procréation de la macronie qu’il faut faire confiance pour la paix et l’écologie? À chacun de se faire son idée.

L’extrême-droite (RN)

Pour enchaîner avec le Rassemblement National (RN), eux ont formalisé un livret thématique dédié à l’agriculture contenant… 15 propositions sur 12 pages. Le Rassemblement National:

  • S’annonce comme opposé aux traités de libre-échange qui imposent une concurrence déloyale avec des produits à bas coûts ne respectant pas les normes françaises (mais a quand même voté pour tous les traités de libre-échange européens – Chili, Kenya – s’est abstenu en 2020 lors du vote de rejet contre le Mercosur… Mais bon, tout le monde peut changer d’avis!)
  • Propose l’instauration de prix planchers… mais s’est abstenu à ce sujet à l’Assemblée Nationale, comme décrit plus haut. Curieux!
  • Prévoit un renforcement des contrôles et des sanctions contre les marges abusives des industriels et de la grande distribution.
  • Prône une lutte contre la « bureaucratie européenne » et le déluge de normes qui alourdissent le fonctionnement des exploitations – un peu à la manière de Renaissance.
  • Propose de mettre fin aux projets d’éoliennes et de parcs solaires au sol sur les terres agricoles pour préserver les surfaces cultivables et les paysages – une absolue priorité.
  • Prévoit des mesures pour favoriser l’installation d’une nouvelle génération, notamment par le biais de l’enseignement agricole et de financements publics dédiés.
  • Veut investir dans les abattoirs de proximité.

Cela dit, je paraphrase presque, car les propositions sont extrêmement peu détaillées comme peu chiffrées – d’où le fait que nous soyons à un total de 15 propositions sur 12 pages. Mon côté engagé suggèrerait que cela démontre un manque de sérieux quant à la mise en place d’une politique concrète lors d’une possible arrivée au pouvoir mais, de la même façon, à chacun de réaliser sa lecture et de se forger son propre avis.

La gauche (LFI)

La France Insoumise (LFI), elle, est le seul parti à avoir un programme complet, détaillé et chiffré, et a articulé sa vision politique et toutes ses propositions au travers de ce dernier, « L’Avenir En Commun », qui se découpe en plusieurs livrets – dont ceux-ci qui gravitent autour de l’agriculture française:

Ce sont autour de 80 propositions liées de l’agriculture qui sont distillées au travers de ces livrets, dont voici une grossière synthèse:

  1. Sortir du modèle productiviste et faire la transition écologique
    • Objectif 100 % bio → Mettre en place une planification pour atteindre une agriculture entièrement biologique et locale.
    • La Règle Verte → Inscrire dans la Constitution l’interdiction de prélever sur la nature plus que ce qu’elle peut régénérer, impliquant donc une gestion publique de l’eau et une protection stricte des sols contre l’artificialisation.
    • Moratoire sur les méga-bassines → Arrêt des projets de stockage d’eau jugés « accapareurs ».
  2. Protection sociale et souveraineté alimentaire
    1. Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) → Garantir un budget mensuel (via une carte vitale alimentaire) pour que chacun puisse acheter des produits de qualité, identifiés selon des critères sociaux et écologiques.
    2. Prix planchers et encadrement des marges → Instaurer des prix minimums d’achat aux producteurs pour garantir un revenu digne (supérieur au SMIC) et bloquer les marges de la grande distribution.
    3. Protectionnisme solidaire → Instaurer des « taxes kilométriques » et interdire d’entrée sur le territoire de produits à bas coût social et environnemental. LFI propose de désobéir aux règles européennes si elles empêchent de protéger les agriculteurs français contre la concurrence déloyale.
  3. Réforme foncière et installation des jeunes
    1. Objectif 300.000 nouveaux agriculteurs → Créer des conditions de rémunération dignes, et limiter la concentration des terres ainsi que la course à l’agrandissement.
    2. Limitation de la taille des exploitations → Plafonner les aides de la PAC et limiter l’agrandissement des fermes pour favoriser le partage des terres.
    3. Démantèlement des fermes-usines → Interdiction des élevages en cages et des structures de type « mille vaches ».
  4. Condition animale
    1. Transition vers le plein air → Sortie de l’élevage intensif et de l’élevage en cage sous 10 ans.
    2. Abattoirs → Installation d’abattoirs mobiles ou de proximité pour réduire le stress et pour s’éloigner de l’ultra-standardisation des bêtes. Interdiction de l’abattage sans étourdissement et fin des transports d’animaux vivants sur de longues durées.
    3. Végétalisation de l’alimentation → Option végétalienne quotidienne dans la restauration collective (cantines).

Résumer aussi brièvement un tel programme serait presque ne pas lui faire honneur, tant il est complet par le portrait complet qu’il dépeint de la situation agricole en France, par l’ambition et la richesse de toutes les propositions qu’il apporte, et par la fermeté qu’il impose vis-à-vis des enjeux climatiques d’aujourd’hui et de demain ; enjeux que les politiques mondiales actuelles tentent encore – et c’est gravissime – d’invisibiliser.

Toutes ces mesures sont contextualisées, innovantes, ne reprennent pas simplement d’éléments de langage de la sphère politique habituelle et témoignent, il me semble, d’une compréhension tangible des enjeux du monde agricole. C’est sans aucun doute le programme (parmi le tout petit spectre qui nous est proposé) qui demande le plus d’efforts à être mis en place, mais c’est avec moins de doutes encore qu’il est le plus visionnaire et aligné avec les enjeux humains, animaux, agricoles et écologiques d’aujourd’hui et demain.

En synthèse

Voilà donc les trois principaux chemins qui semblent s’offrir à nous pour l’avenir de l’agriculture de nos pays:

  • La droite qui, s’appuyant sur les leviers existants de l’État et de l’Europe, nous propose une vision « prête à l’emploi » d’atténuation des risques climatiques (c’est dire la mesure de l’urgence, d’ailleurs critiquée par les ONG), orientée notamment sur l’ultra-innovation technologique (robotique et nouvelles technologies). Ici, l’ambition affichée se mesure en milliards d’investissements pour « décarboner » sans réduire la productivité, et pour conserver un modèle (par ailleurs mortifère) établi sur la compétitivité et l’exportation. Mais ça a le mérite d’être clair.
  • L’extrême droite (RN), elle, à travers ses quelques pages, se veut d’un protectionnisme « national », ignorant les enjeux climatiques (malgré la trop molle évocation des circuits courts), se revendiquant conservatrice sur les méthodes mais n’innovant sur aucun autre point, contre le libre-échange mais invoquant la volonté de refaire de la France une puissance exportatrice tout en protégeant son marché intérieur – comprenons: continuer la politique du marché, faire sauter des normes écologiques et environnementales, en condamnant de loin les ferme-usines (mais pas trop quand même pour le bien de nos exportations) — une orientation assez floue, donc.
  • La gauche, plus particulièrement LFI, se veut d’un protectionnisme « écologique et social », contre le libre-échange déréglementé, parfaitement alignée et entreprenante quant aux enjeux climatiques, contre l’ultra-standardisation mais innovante sur l’organisation (notamment par la création d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA)), radicalement et structurellement ambitieuse par sa volonté non pas d’ajuster, mais de « bifurquer » en la direction d’une agriculture plus juste et plus saine (100 % bio, 300 000 nouveaux agriculteurs, et une sortie totale des pesticides et de l’élevage en cage) — vers une nouvelle civilisation agricole.

Si tant est que nous, spectateurs de la situation agricole de notre pays:

  • … soyons sensibles à toutes les thématiques que nous avons ici abordées
  • … soyons réticents à la production et au libre-échange à outrance
  • … soyons interpellés par la superpuissante FNSEA présidée par la présidence même de grands groupes engagés en faveur du marché
  • … et/ou que nous soyons indignés par la masse de suicides des agriculteurs en France, tant ils sont marginalisés par le puissant système usinier

… alors, dans ce cas-là, le programme de la FI, en plus d’être largement le plus complet et le plus ambitieux (dans le bon sens du terme), devrait solliciter nos convictions humanistes profondes à tous et nous paraitre, quelles que soient nos couleurs politiques, au moins le plus sérieux. Nous ne devrions pas pouvoir invisibiliser cette indignante vague de suicides et ne pas travailler d’arrache-pied (ou au moins voter) à sa résolution.


Cet article est évidemment engagé (dur de le cacher), et il appartient à chacun d’avoir ses propres sensibilités et d’entreprendre la lecture des différentes propositions exposées sur le champ politique pour se faire son propre avis. Sur ce site, nous serons toujours en faveur des transitions saines qui cherchent à faire émerger du respect et de la bienveillance pour les opprimés, même si cela passe par de grands changements et par l’abolition de certains privilèges. Protégeons notre agriculture, protégeons le bien commun, par le biais qui nous semblera le plus juste – c’est, et ce sera toujours, notre trésor.

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